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Troisième édition du Prix d’histoire économique AFHÉ BNP Paribas

  • 11.12.2015

Le « Prix d’histoire économique AFHÉ BNP Paribas » 2015 a été remis le 4 décembre. Les lauréats sont Stéphane Le Bras et Julien Schoevaert, docteurs en histoire économique, distingués pour leurs thèses respectives sur le négoce et les négociants en vin dans l'Hérault de 1900 à 1970 et  sur les boutiques du port antique d’Ostie du 1er s. av. J.-C. au 5e s. ap. J.-C.

Il s’agit de la 3e édition de ce prix biennal fondé en 2011 par l’Association française d’histoire économique (AFHÉ) et BNP Paribas. Il a pour vocation de récompenser 2 docteurs ayant soutenu une thèse d’histoire ou de sciences humaines et sociales, dans le champ de l’histoire économique, rédigée en langue française.

Stéphane LE BRAS, l’un des lauréats du Prix d’histoire économique AFHÉ BNP Paribas pour sa thèse « Négoce et négociants en vin dans l'Hérault : pratiques, influences, trajectoires (1900-1970) », a accepté de répondre à 3 questions.

  • Pourquoi avez-vous choisi d’explorer le monde des négociants en vins héraultais sur près de trois quarts de siècle ? Cette thématique occupait-elle une place importante dans la recherche historique ?

L’histoire viticole en Languedoc est particulièrement foisonnante, depuis les années 1900-1910 déjà. Toutefois, aucun historien ne s’était particulièrement interrogé sur la place spécifique des négociants en vins dans l’Hérault au XXe siècle. Or ceux-ci occupent un rôle fondamental : ils assurent l’écoulement de la plus grande production métropolitaine, connaissant avec précision les types et quantités de vins produits dans le département, mais également les besoins de leur clientèle, répartie sur l’ensemble du territoire national. Tout au long du siècle, les vins héraultais ou transitant par l’Hérault (depuis l’Algérie notamment) affluent dans les grands bassins de consommation (Lyon, Paris, Nord-Pas-de-Calais, Est de la France, Massif central) où ils sont consommés tels quels. Dans d’autres régions de production (Centre, Bordelais, Bourgogne), ils sont achetés pour être coupés avec les vins locaux qui ne disposent pas de leur qualité (couleur et degré alcoolique). À cela s’ajoutent quantité de vins de liqueur, vins doux naturels ou apéritifs, confectionnés dans le département et vendus dans toute la France.

L’ambition de mes travaux résidait donc dans le désir de réhabiliter une figure incontournable de la filière locale qui disparait peu à peu à partir des années 1960 sous la pression des caves coopératives, de l’élan modernisateur de l’État, de la concurrence des grands groupes vinicoles ou de la grande distribution. Cette démarche était d’autant plus nécessaire que les négociants sont jusqu’aux années 1940 des notables locaux et régionaux importants, occupant des postes de prédilection et de pouvoir dans les tribunaux et chambres de commerce, les conseils d’administration de la Banque de France ou le monde associatif. Après la guerre, ils disparaissent progressivement du paysage local (hormis dans certaines villes comme Sète), laissant jusqu’à aujourd’hui une empreinte réelle, mais elle aussi en voie d’effacement.

  • Que représente ce prix pour le jeune chercheur que vous êtes ? Aura-t-il une influence sur votre évolution au sein du monde universitaire ou sur votre évolution professionnelle ?

Ce prix est tout d’abord une reconnaissance de la part de mes pairs. Elle est d’autant plus importante qu’elle vient de collègues spécialisés en histoire économique et de chercheurs confirmés, dont j’ai pour la plupart étudié et exploité les travaux. Elle est source d’un grand honneur et d’une certaine fierté, venant récompenser un travail – comme toutes les thèses – solitaire et parfois rempli de doutes. En outre, c’est la validation de la démarche historienne qui a toujours guidé mes travaux et mon souci de l’interprétation et de la mise en valeur d’archives diverses et variées. C’est enfin une forme d’encouragement à poursuivre le fil des conclusions et enseignements tirés après cinq années de travaux, condensés dans un manuscrit de trois tomes et près de 1.300 pages.

Obtenir un prix est fort logiquement une source de satisfaction, mais c’est surtout l’assurance d’une visibilité certaine et d’une plus grande crédibilité dans le monde universitaire. La combinaison d’une remise en question quotidienne et d’une légitimité acquise auprès de ses collègues par l’obtention d’un prix sont deux fondements d’une carrière en adéquation avec les valeurs de rigueur, sérieux et probité.

  • En quoi la recherche en histoire économique peut-elle contribuer à une meilleure compréhension des enjeux et mécanismes économiques ?

L’histoire économique et l’ensemble des travaux qui la composent permettent de saisir les grandes inflexions et ruptures qui construisent l’histoire mondiale. Une étude attentive du passé permet de comprendre les mécanismes qui expliquent les crises, les croissances, les périodes de développement et de récession. C’est vrai dans un cadre général, par le biais de l’analyse macroéconomique, mais c’est également vrai dans l’étude plus spécifique de groupes socio-professionnels comme les négociants en vins au XXe siècle, les libraires parisiens au XIXe siècle ou les industriels lorrains pendant la Belle Époque, voire des objets d’étude encore plus ciblés telles la société Perrier ou le magasin « Au bon marché ».

Par son processus cumulatif et les enseignements du passé, l’histoire économique sert de révélateur aux grandes questions et tendances de notre époque, transformée par une profonde mutation des cadres socio-économiques depuis les années 1970 et bouleversée par les récentes évolutions de l’économie (dématérialisation des contenus ; nouveaux modes de consommation ; accélération de la mondialisation ; émergence des questions éthiques).

C’est pour cela que le soutien offert par BNP Paribas à l’Association française d’histoire économique est fondamental dans une période où la recherche française est soumise à de nombreuses tensions, notamment en matière de financement. Ainsi, si mes premières pensées à l’obtention de ce prix vont naturellement à ma famille et à ma directrice de recherche, Geneviève Gavignaud-Fontaine (professeur d’histoire contemporaine à Montpellier-Paul-Valéry), mes plus vifs remerciements sont à destination de l’AFHE et de son partenaire, BNP Paribas.