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L’UE et le Brexit : les conséquences économiques (2)

  • William De Vijlder Group Chief Economist BNP Paribas
  • Paris
  • 28.06.2016
  1. Le Royaume-Uni a décidé de sortir de l’UE. Le PIB de la zone euro pourrait, selon nos prévisions, être amputé de 0,5 % en 2016−2017, sous l’effet conjugué des incertitudes, de l’impact sur les échanges commerciaux et du resserrement des conditions monétaires et financières. 
  2. La Banque centrale européenne (BCE) va probablement réagir en injectant des liquidités supplémentaires et en accélérant les rachats d’actifs. On peut également s’attendre à une baisse de 10 pb du taux repo. Ces mesures pourraient s’ajouter au prolongement de six mois du programme d’achat d’actifs que la BCE devrait toujours, selon nos prévisions, annoncer en septembre.
  3. Il est difficile de dire, pour le moment, quel sera l’impact économique du « Brexit » à long terme. Cela dépendra de l’évolution de la relation entre l’UE et le Royaume-Uni, notamment des décisions sur le commerce, la réglementation et la concurrence. La sortie du Royaume-Uni pourrait affaiblir la domination de la City dans les services financiers de l’UE au profit d’autres places financières.
  4. L’UE pourrait, sans le Royaume-Uni, s’orienter vers une politique moins libérale et perdre de son influence internationale. Mais les prises de décisions au sein de l’Union pourraient aussi s’en trouver facilitées.
  5. Principaux risques pour l’UE : un « effet de domino » et le renforcement du camp des eurosceptiques ou des partis protestataires. Dans ce cas, l’impact serait plus important dans les pays non membres de la zone euro que dans ceux qui en font partie. La zone euro a en effet su gérer par le passé des périodes de tensions sur les marchés.
  6. Tous les projecteurs sont désormais braqués sur la classe politique européenne et la manière dont elle va réagir. Selon des informations publiées par l’agence Reuters ce week-end, les ministres des Affaires étrangères français et allemand ont déjà élaboré des propositions portant sur une politique européenne commune en matière de sécurité, de migration et de renforcement de la convergence. Le sommet de Berlin entre Angela Merkel, François Hollande, Matteo Renzi et Donald Tusk, le lundi 27 juin, revêt une importance toute particulière dans le sens où il donnera un aperçu de la manière dont l’UE va gérer les conséquences et les implications des résultats du référendum au Royaume-Uni.

Effets négatifs à court terme

La décision du Royaume-Uni devrait pénaliser les perspectives de croissance de l’UE à court terme par son impact direct sur les échanges, une incertitude accrue et le resserrement des conditions monétaires et financières suite au creusement des spreads des pays périphériques de la zone euro et au renchérissement des coûts de financement des entreprises. Le Royaume-Uni devrait, quant à lui, voir son PIB reculer de 2 % environ au cours des deux à trois prochaines années, selon nos estimations. L’impact se fera surtout sentir en 2017. Le pays représentant environ 14 % des exportations de la zone euro, l’effet commercial net devrait être d’environ 0,1% du PIB de la zone euro sur la période 2016-2017. Les exportations de la zone euro devraient pâtir du ralentissement économique du Royaume-Uni, après sa décision de quitter l’Union, du fléchissement de la livre sterling (GBP) et des incertitudes entourant ses relations à venir avec l’UE. Des quatre grandes puissances de la zone euro, la plus exposée au Royaume-Uni sur le plan commercial est l’Allemagne et la moins exposée, l’Italie. Avec des exportations vers le Royaume-Uni, qui représentent 17 % de son PIB, l’Irlande sera de loin la plus impactée. L’incertitude créée par le Brexit et ses conséquences sur le débat politique dans les pays de l’UE ne manqueront pas de peser sur la demande intérieure au sein de l’Union européenne. Il faut s’attendre en effet à des conditions monétaires plus restrictives et, au sein de la zone euro, à un élargissement plus durable des spreads des pays périphériques, reflétant une plus forte aversion au risque chez les investisseurs des marchés financiers. Notre objectif de rendement du Bund, que nous avions fixé à -20 pb pour la fin de l’année, devrait donc être atteint plus tôt que prévu. L’accroissement de l’aversion au risque pourrait entraîner une augmentation des coûts de financement pour les banques et les sociétés non financières de l’UE et, partant, un durcissement des conditions du crédit. Il est plus difficile d’évaluer l’effet négatif lié à l’incertitude du marché et au resserrement des conditions monétaires sur le PIB ; on peut, cependant, l’estimer à environ 0,4 % sur deux ans, au vu de l’impact des tensions antérieures. Le PIB de la zone euro sera donc probablement en retrait de 0,5 % par rapport aux prévisions de notre scénario central (antérieur au Brexit) pour 2016-2017, sachant que l’essentiel de l’impact portera vraisemblablement sur l’année 2017. Nous tablons à présent sur une croissance de 1,4 % (contre 1,5 % auparavant) en 2016 et de 0,9 % (contre 1,3 %) en 2017. Eu égard au niveau d’incertitude, les risques sont orientés à la baisse. Le ralentissement de la croissance et le renforcement de l’incertitude devraient, à leur tour, exercer de nouvelles pressions à la baisse sur l’inflation. L’inflation sous-jacente va probablement plonger en deçà du plus bas record du printemps 2015 à 0,6 % en g.a.

Comment va réagir la BCE ?

Face au choc de l’issue du référendum britannique, la BCE dispose de quatre lignes de défense possibles. La première consiste à apporter des liquidités, afin de contrer tout risque de pénurie en la matière. La deuxième concerne l’assouplissement quantitatif. Avant le Brexit, nous nous attendions déjà à ce que la Banque centrale européenne annonce en septembre une prolongation de six mois de son programme d’achat de titres, de mars 2017 à septembre 2017. Le résultat du référendum britannique a conforté cette probabilité. La Banque pourrait prendre sa décision avant le mois de septembre, et opter pour une extension supérieure à six mois. Troisièmement, la BCE pourrait concentrer certaines acquisitions de titres en début de période, comme elle l’avait fait l’été dernier par le biais d’une augmentation temporaire de la taille de son programme, une accélération qui serait compensée par un ralentissement ultérieur. Enfin, elle pourrait abaisser son taux de refinancement en le faisant passer en territoire négatif. En revanche, une nouvelle baisse du taux de dépôt semble improbable.

Des effets économiques à long terme plus ambigus

Les effets économiques à long terme sont moins clairs. Le Royaume-Uni fait partie des principaux bénéficiaires d’investissements directs étrangers (IDE) de l’Union européenne. Le pays représente aussi, et de loin, la destination la plus prisée pour l’installation des sièges sociaux des grandes entreprises européennes et mondiales. Le Brexit pourrait remettre en question l’attrait du Royaume-Uni pour les entreprises par rapport aux autres États de l’UE. Les perturbations et les coûts associés à un déménagement pourraient avoir un effet négatif à court terme sur certaines entreprises de l’Union, mais les conséquences à plus longue échéance sont moins évidentes, puisqu’elles dépendront fortement du contexte réglementaire. Ce dernier point vaut particulièrement pour le secteur des services financiers, dont le Royaume-Uni est le numéro un incontesté sur le continent. D’autres centres financiers pourraient dorénavant profiter de la situation.La forme de la relation future entre le Royaume-Uni et l’Union européenne sera tout particulièrement importante, de même que ses possibles effets réglementaires et politiques. Si le départ des Britanniques se traduit par une intégration accrue des pays membres restants, parallèlement à l’adoption de politiques plus libérales, par exemple, l’économie de l’UE pourrait s’en trouver fortifiée, avec à la clé davantage d’IDE, voire même le rapatriement de services financiers depuis le Royaume-Uni. Ce pays étant l’un des moins interventionnistes de l’UE, son départ pourrait toutefois réduire la dimension libérale de l’agenda européen et avoir des répercussions négatives sur la croissance à long terme.

Impact sur les transferts budgétaires intra-européens

La contribution annuelle nette du Royaume-Uni au budget de fonctionnement de l’Union (hors rabais du « chèque britannique » et dépenses communautaires au profit du pays) avoisine les cinq milliards d’euros. Si le pays rejoignait l’Espace économique européen (EEE), il serait toujours redevable d’une contribution à l’UE, mais d’un montant inférieur. Cela supposerait une charge plus importante pour les autres contributeurs nets du bloc, tandis que les bénéficiaires nets verraient leurs financements diminuer et/ou que les dépenses devraient reculer de manière générale dans toute l’Union, ce qui porterait préjudice à l’économie.

Conséquences sur les flux migratoires

Le Brexit pourrait avoir des conséquences significatives sur l’immigration, en réduisant de manière générale le nombre de personnes venant travailler au Royaume-Uni. À court et moyen terme, une sortie britannique pourrait avoir pour effet une diminution des sommes expédiées par les immigrés de l’UE vers leurs pays d’origine. Ces envois de fonds sont élevés concernant certains pays (Malte, Lituanie, Lettonie) mais plus limités pour d’autres.À plus long terme, toutefois, le recul de l’émigration à destination du Royaume-Uni pourrait bénéficier à l’UE. Les ressortissants de l’EEE qui s’installent outre-Manche sont plutôt jeunes et diplômés. Certains pourraient choisir d’autres destinations hors Union européenne, mais il semble très probable qu’un ralentissement, voire un retournement du flux migratoire vers le Royaume-Uni, augmente la population en âge de travailler dans l’UE, ce qui aurait des répercussions positives, quoique limitées, sur la croissance tendancielle.

L’orientation politique future, un facteur clé

Concernant les implications politiques possibles du Brexit pour l’UE, la première réside dans le risque d’une diminution du poids politique de l’Union au niveau international. Cependant, le Royaume-Uni parti, nous pourrions assister à une cohésion accrue des États membres restants, ce qui renforcerait leur pouvoir de négociation combiné à l’international. Deuxièmement, l’équilibre interne des pouvoirs au sein de l’UE pourrait se trouver modifié. Le Royaume-Uni fait partie des pays les plus libéraux de l’Union, et il a souvent joué le rôle de médiateur dans la relation franco-allemande. Son départ pourrait modifier les relations entre les pays membres. Il sera ainsi plus difficile de faire adopter des textes législatifs à propos desquels la France et l’Allemagne s’opposeraient. Si le programme européen devenait moins libéral, il serait plus difficile de bloquer un processus législatif (puisque, sans les Britanniques, la minorité de blocage devrait rassembler davantage de pays). En conséquence, le processus décisionnel communautaire pourrait se fluidifier. La troisième implication politique possible est le risque de contagion. Les sondages montrent que le soutien des populations à l’UE s’est dégradé dans de nombreux pays et que les électeurs se prononcent de plus en plus pour les partis contestataires eurosceptiques. On a également assisté à une montée en puissance du nationalisme dans plusieurs pays membres de l’Union, tandis que l’Espagne a enregistré une poussée régionaliste avec la question de l’indépendance catalane. Tous ces éléments alimentent l’incertitude politique. Dans un tel contexte, le retrait britannique pourrait attiser les sentiments anti-Europe et/ou nationalistes dans toute la région. Un tel phénomène pourrait se révéler plus prononcé dans des pays hors zone euro que dans les pays de la monnaie unique qui ont surmonté avec succès les précédentes périodes de tension sur le marché.L’orientation politique future de l’UE est cruciale pour anticiper l’évolution de son économie. La sortie britannique pourrait alimenter un sentiment anti-élites au sein des États membres restants. Du fait de l’incertitude persistante, les spreads de crédit des émetteurs périphériques de la zone euro pourraient se creuser plus durablement, ce qui affecterait les perspectives de croissance. Sachant que les ajustements budgétaires et les réformes sont encore en cours dans de nombreux pays, la question des relations nationales avec l’UE pourrait dominer le débat public – mais aussi inciter à davantage d’intégration et à une meilleure coopération au sein du bloc.Tous les yeux sont aujourd’hui tournés vers les dirigeants politiques des différents pays européens. Concernant leurs relations avec le Royaume-Uni, ils devront faire un choix difficile. D’un côté, afin de réduire le coût économique du Brexit ils pourraient opter pour un compromis rapide dans un cadre externe à l’UE qui préserverait la plupart des avantages d’une adhésion européenne. D’un autre côté, de tels arrangements donneraient l’impression que des accords nationaux sur mesure représenteraient une opportunité et la sortie de l’UE une option viable. Se pose ensuite la question de la vision de l’UE après le Brexit. Reuters a annoncé pendant le week-end que les ministres des Affaires étrangères français et allemand avaient d’ores et déjà rédigé un projet comportant des propositions de politique européenne commune en matière de sécurité et d’immigration, ainsi que vers davantage de convergence. Le sommet de Berlin entre Angela Merkel, François Hollande, Matteo Renzi et Donald Tusk lundi 27 juin sera particulièrement important pour donner une idée de la manière dont l’Union européenne compte aborder les conséquences et les implications du référendum britannique.

William De Vijlder, Group Chief Economist BNP Paribas