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Les Rencontres BNP Paribas : Les Impressionnistes à la Maison Dorée

  • 22.06.2006

Les Impressionnistes à la Maison Dorée,
une histoire de famille

Une conférence inédite a eu lieu le jeudi 15 juin dans le cadre des Rencontres de BNP Paribas.

L'écrivain et académicien français Jean-Marie Rouart est venu faire revivre la Maison Dorée au XIXème siècle devant 500 participants, actionnaires du Groupe, clients de la banque privée et des agences de Paris. En effet, à l'époque, la Maison Dorée (dont la façade a été restaurée en 1974-1976) était un des restaurants parisiens les plus recherchés. Fréquentée par les mondains, les écrivains, les peintres et les marchands d'art, la Maison Dorée accueillit en 1886 la huitième et dernière exposition impressionniste.
Elle est devenue la propriété de la BNP en 1974; et la banque y situa ses activités internationales.
Depuis la fusion BNP Paribas en 2000, la Maison Dorée comporte, entre autres services de la banque, une salle de marché et un auditorium.

Descendant du peintre Henri Rouart, Jean-Marie Rouart est aussi lié par sa famille à Berthe Morisot, Edouard Manet, et Edgar Degas. «Les Impressionnistes à la Maison Dorée », c'était donc pour lui une histoire de famille.

Compte-rendu de la conférence du 15 juin 2006

Liste des intervenants

Introduction par :


  • Michel PEBEREAU, Président de BNP Paribas

Discours :


  • Jean-Marie ROUART, de l'Académie française

LES IMPRESSIONNISTES A LA MAISON DOREE

Michel Pébereau a rappelé en accueillant Jean-Marie Rouart le 15 juin dernier que voici 120 ans jour pour jour se clôturait à la Maison Dorée la dernière exposition du groupe des Impressionnistes. Il a indiqué que la façade du bâtiment avait été restaurée par la BNP en 1974-1976. Le président a par ailleurs évoqué le rôle de la fondation BNP Paribas et les actions de mécénat qu'elle exerce dans le domaine culturel.

La conférence de Jean-Marie Rouart, parsemée d'anecdotes, d'impressions personnelles, d'improvisations, se prête mal à un résumé.

Rouart

Voici toutefois les principaux thèmes de son intervention.

Il a dit le plaisir qu'il avait d'intervenir dans un lieu légendaire où il retrouvait toutes les passions de sa vie, la littérature, la peinture, le journalisme, la galanterie.
Il a évoqué ensuite les souvenirs de la Maison Dorée, l'atmosphère de sa propre famille si liée à l'Impressionnisme et brossé quelques portraits.



Discours_JMR.mp3

Biographie de Jean-Marie Rouart (27 ko)



maison dorée

L'atmosphère de la Maison Dorée, une anecdote.
Il faut bien admettre que la Maison Dorée n'était pas un lieu très convenable. Cela ne se voit plus maintenant. Bien évidemment la trace de cabinets particuliers a été effacée. Une anecdote racontée par les Goncourt, illustre la vie de cette époque. Le chasseur qu'on envoie chercher des filles et que l'on retrouve dans l'escalier à lire Tertullien. Son évêque lui avait dit que Paris était un lieu de perdition. Alors il lisait Tertullien…!

Maison Dorée, façade restaurée par Dufau en 1974-76
20 boulevard des Italiens Et 1 rue Laffitte
Paris 9ème

La littérature : Proust et la Maison Dorée.
La galanterie rejoint la littérature. La littérature rejoint la peinture. La Maison Dorée – les lecteurs de Proust le savent bien – est le lieu où Swann tombe éperdument amoureux d'Odette, une coquette, une femme de mauvaise vie. Si au début, il ne s'agit que d'une attirance sensuelle, c'est en venant la chercher à la Maison Dorée et en ne l'y trouvant pas que Swann sent son angoisse se transformer en passion. Comme toujours chez Proust, c'est l'angoisse de la perte qui secrète l'amour. Cette ainsi que la Maison Dorée a pris place dans la Recherche du temps perdu, dans l'histoire de la passion amoureuse.

Une famille de peintres.
La famille Rouart avait cette particularité d'être une famille de peintres. Une famille monomaniaque, où toutes les conversations étaient centrées sur la peinture. Aussi effroyable cela peut-il sembler, il s'en dégageait une ambiance merveilleuse.
Dans l'appartement de la tante Julie – la fille de Berthe Morisot – régnait une atmosphère enchanteresse. Les murs étaient recouverts d'œuvres de Manet, de Renoir ou de Berthe Morisot. Ce qui n'empêchait pas les enfants d'arpenter l'appartement avec leurs carabines à plombs ; les tableaux étaient criblés de trous de fléchettes. Lors d'un anniversaire, un bouchon de champagne a malheureusement troué une œuvre de Manet, portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes, œuvre aujourd'hui exposée au musée d'Orsay. Le visiteur attentif pourra d'ailleurs noter une boursouflure sur la toile en question.

L'art était partout. L'ambiance n'en demeurait pas moins bon enfant. Personne ne pensait à la valeur des tableaux. L'art était une valeur spirituelle.
Le lien harmonieux qui liait les grands esprits du XIXe siècle et les peintres impressionnistes de l'époque, se retrouvait au cœur de cette famille « hors du commun ».
JM Rouart est l'arrière petit fils des peintres Henri Rouart, élève de Corot et Henry Lerolle ; tous deux grands amis de Degas. Ce dernier dans une de ces lettres écrivit « les Rouart sont ma famille en France ».


Quelques portraits

Degas
Degas est une référence au sein de la famille, un « parrain » avec sa conception austère de l'art, sa vision quelque peu pessimiste et janséniste de la vie. C'était un homme d'une méchanceté et d'une drôlerie exemplaire. Parlant du peintre Eugène Carrière, il disait : « c'est un Watteau à vapeur ». Parlant de Renoir: « On dirait qu'il peint avec du coton ». Lors d'un dîner, une femme lui dit : « Quand je me sentirai vieille, je me tuerai ». « Feu ! » lui répond Degas. Il était également célèbre pour ses colères. À la mort d'Henri Rouart, une partie de sa collection fut mise en vente, dont le fameux Les Danseuses à la barre de Degas. L'œuvre fut vendue, ce fût le tableau qui fit le plus cher dans cette vente : une somme considérable pour l'époque. Les journalistes se sont précipités sur Degas pour recueillir les impressions du maître. Renfrogné, il leur a répondu : « Celui qui a peint ce tableau n'est pas un imbécile. Mais celui qui l'a acheté à ce prix là est un con !».

Manet
Edouard Manet était issu d'une famille de la bourgeoisie. Son père fut catastrophé lorsqu'il lui fit savoir qu'il souhaitait devenir peintre. Il l'obligea à passer l'examen de l'Ecole Navale pour devenir Officier de Marine. Jeune stagiaire sur un bateau, il part pour Rio de Janeiro, un voyage lourd de conséquences, car il y contracte la syphilis.
Manet était très lié avec Baudelaire, qui fut un des premiers à reconnaître son talent. Dans une très belle lettre, le poète lui écrivit : « vous n'êtes que le premier dans la décrépitude de votre art »..
Si Manet et Degas avaient une grande admiration l'un pour l'autre, ils passaient pourtant leur temps à se chamailler. Leurs caractères réciproques étaient pour le moins opposés. Si Degas était austère et renfrogné, Manet était quant à lui léger et boulevardier. Une anecdote : En 1880, Manet vendit à Charles Ephrussi, rédacteur en chef de La Gazette des arts, pour la somme de 95 000 francs or, une toile intitulée Une botte d'asperges. Ephrussi lui ayant envoyé 100 000 francs en paiement, l'artiste peignit une seule asperge qu'il lui fit porter avec ce mot: «Il manquait une asperge à la botte.».
Il n'en demeure pas moins que Manet était souvent critiqué, si ce n'est pour une de ses lubies : obtenir la légion d'honneur. Mais cette obsession était purement anecdotique. Le vrai Manet était, pour reprendre les termes de Proust, uniquement dans son art. À sa mort, Degas – très éprouvé - eut ce mot étrange : « Nous ne savions pas qu'il était si grand ».

Méry Laurent
Comment ne pas citer aussi Méry Laurent ? Fille d'une lingère, elle n'était pas prédisposée à devenir une égérie. Elle a pourtant joué un très grand rôle dans l'histoire de l'Impressionnisme. D'une grande beauté, elle séduisait tous les hommes. Elle devint la maîtresse du richissime docteur Evans – le dentiste de Napoléon III - et pût ainsi, grâce à la fortune de son amant et protecteur, aider financièrement ses amis impressionnistes. Elle fut également la maîtresse de Manet, qu'elle rencontra après avoir acheté une de ses toiles. Mallarmé en tomba éperdument amoureux. Ont-ils été amants ? Le mystère demeure.
À la mort de Manet, qu'elle assista jusqu'à la fin, Méry Laurent se retire à Auteuil. Elle y fait la rencontre de Proust qui en a fait son modèle pour Odette de Crécy.

Berthe Morisot
Et comment ne pas évoquer Berthe Morisot dont les œuvres si lumineuses cachent une personnalité douloureuse. Peintre du bonheur quotidien, l'on aurait pu l'associer à Colette. Or ceci ne correspondrait pas à la réalité. Femme intransigeante, en proie au doute, elle ne croyait pas en son génie. Ce fut le cas de nombre de ces artistes, de ces hommes et femmes extraordinaires. Tous doutaient énormément d'eux-mêmes. Dans ses carnets Berthe Morisot écrivait qu'elle ne pensait pas à la postérité. Elle souhaitait uniquement garder le souvenir d'un instant : le souvenir de quelque chose qui passe, d'un paysage, de Julie...
Mère et fille ont connu une passion, qui dura par-delà la mort. Julie elle-même peignait, non pas pour s'épanouir dans une carrière de peintre, mais pour communiquer avec sa mère.

Renoir
Renoir est un autre grand ami de la famille. Ambassadeur des Impressionnistes, il était un homme très bon qui s'évertuait à calmer les passions, notamment pendant l'affaire Dreyfus. Une affaire qui a déchiré le mouvement impressionniste et qui occasionna la mort de la
«Revue Blanche». Cette revue résume à elle seule l'histoire de la peinture et de la littérature, française de la fin du XIXe siècle. Tant de personnages illustres ont écrit dans ses pages : Félix Fénéon, Jarry, Proust, Gide, Léon Blum ou Mallarmé. La Revue Blanche a défendu ardemment le mouvement Impressionniste, et surtout les Nabis.

N'est-il pas extraordinaire de voir que tant de choses se sont passées dans la Maison Dorée ? Il y a des choses que l'on peut dire, d'autres qu'il vaut mieux taire. La Maison Dorée fut un lieu d'exception, par la réunion de tant de passions et de talents. Pour reprendre Barrès, il y a des lieux où « souffle l'esprit ».