Pourquoi le transport maritime est-il un secteur « hard-to-abate » ?
Comme le rappelle l’OCDE, les secteurs hard-to-abate sont ceux qui « font face à des défis particuliers dans leur transition bas carbone, soit en raison de l’absence d’alternatives disponibles, soit en raison des coûts encore très élevés des technologies bas carbone ». Pour le secteur du transport maritime, cette classification s’explique par trois facteurs majeurs : l’absence de solutions technologiques matures, la dépendance à des carburants fossiles, et l’ampleur des contraintes opérationnelles du transport longue distance. Les navires de commerce ont besoin d’une puissance très élevée pour naviguer en haute mer, sur de longues distances et malgré des contraintes météorologiques importantes.
L’Organisation Maritime Internationale (OMI) a établi en avril 2025 une feuille de route visant à réduire à zéro les émissions de gaz à effet de serre du transport maritime d’ici à 2050, comprenant des points d’étape de réduction de 20 % en 2030 et de 70 % en 2040 par rapport aux niveaux de 2008, avec la mise en place de normes sur les carburants marins et un système de tarification mondial des émissions de GES pour inciter les armateurs à adopter des carburants plus propres.
Les divergences de position entre certains Etats membres de l’OMI dans les discussions ont conduit à repousser d’un an l’adoption de ce plan (initialement prévue en octobre 2025) pour une entrée en vigueur qui devrait se profiler à partir de 2028.
La nécessaire transformation du secteur n’est donc pas sans défis, comme l’explique Bertrand Dehouck, Global Head of Transportation Capital Markets chez BNP Paribas CIB : « la trajectoire de décarbonation du shipping repose sur des facteurs exogènes, comme la disponibilité des carburants à faible intensité carbone ou encore la vitesse de navigation des navires. Ajoutons les perturbations géopolitiques d’un côté ou les évolutions réglementaires de l’OMI de l’autre et nous obtenons une réalité très complexe. »
Réduire l’empreinte carbone du portefeuille shipping
« Malgré le contexte, qui fragilise les trajectoires climatiques du secteur, le Groupe accompagne la décarbonation du transport maritime et dispose d’objectifs clairs pour son propre portefeuille », continue Bertrand Dehouck. BNP Paribas, signataire depuis 2019 des Principes de Poséidon – cadre international de référence pour l’alignement climatique du shipping – vise ainsi une réduction de 23 % à 32 % de l’intensité carbone de son portefeuille maritime d’ici 2030 par rapport à 2022.
Pour mesurer ses émissions, le Groupe applique une métrique d’intensité carbone harmonisée à l’ensemble de son portefeuille, exprimée en grammes de CO₂ équivalent par tonne de port en lourd (capacité maximale de charge d’un navire) multipliée par miles nautiques, selon les standards internationaux. Cette méthode se concentre sur l’usage opérationnel des navires financés quels qu’ils soient (du porte-conteneur au vraquier), leur exploitation constituant près de 95 % des émissions au cours du cycle de vie.
Intensité CO2 des financements au secteur du transport maritime
l'intensité d'émission de nos financements en grammes d'équivalent CO2 par tonne de port en lourd multipliée par miles nautiques : - 8,3 en 2022 - 8,2 en 2023 avec un objectif de 6,4 en 2030
Financer les innovations bas-carbone pour transformer la filière maritime
Dès 2019, le groupe BNP Paribas s’était donné pour objectif d’accompagner ses clients du transport maritime dans la transition écologique de leur flotte à hauteur d’un milliard d’euros : un cap largement dépassé aujourd’hui. Toutefois, comme le précise Bertrand Dehouck, « dans le shipping, tous les leviers ne sont pas entre les mains des financeurs » : le secteur doit d’abord agir pour sa décarbonation en pensant sa transformation étape par étape.
Parmi les solutions cruciales pour la décarbonation du secteur, la transformation des infrastructures portuaires est clé. En Australie par exemple, BNP Paribas a participé, avec dix autres banques, à un Sustainable Linked Loan (SLL) à hauteur de 475 millions de dollars AUD contribuant à financer l’électrification du Port de Melbourne. L’objectif ? Permettre aux navires de se brancher à quai et couper leurs moteurs lorsqu’ils sont amarrés, et ainsi réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.
Le port étudie également la possibilité d’inclure une infrastructure de soutage portuaire pour le méthanol vert, fabriqué à partir d’hydrogène ou de biomasse, qui pourra être utilisé comme carburant pour les moteurs. En effet, la substitution des carburants fossiles par des carburants renouvelables est un enjeu de taille.
La transition bas carbone du transport maritime exige ainsi une mobilisation de toute la chaîne de valeur : infrastructure portuaire, production et usage des carburants, jusqu’à la conception des navires. La Banque accompagne des entreprises innovantes qui repensent leur fabrication afin de la rendre plus sobre et plus efficace énergétiquement. La startup française Bluefins soutenue par BNP Paribas Développement a conçu une nageoire robotisée immergée à l’arrière des navires commerciaux, elle utilise l’énergie de la houle avec son système de propulsion breveté, imitant le mouvement efficace de la queue d’une baleine. Ce système permet une réduction jusqu’à 20 % de la consommation de carburant des bateaux.
« Lorsque nous étudions la possibilité d’investir chez Bluefins, l’impact positif de leur modèle est évident et devient un point fort du dossier en parallèle de l’étude des éléments purement financiers. Notre rôle est de les accompagner en partageant nos expertises, en les connectant à notre écosystème et en les aidant à structurer leur démarche RSE pour amplifier encore cet impact. » explique Lucas Scherrer, Responsable Sustainability de BNP Paribas Développement, filiale de BNP Paribas, qui investit les fonds propres du Groupe pour accompagner la croissance des PME, ETI et startups à potentiel.
Utiliser les éléments naturels comme le vent pour propulser les navires en revenant à la voile, un savoir-faire ancien qu’il est urgent de réapproprier pour le commerce. BNP Paribas soutient plusieurs entreprises impliquées dans la construction de navires à propulsion vélique parmi lesquelles la compagnie maritime Jifmar ou encore la startup OceanWings.
Ainsi, le développement de solutions hybrides qui combinent sobriété et innovation est clé pour réduire l’empreinte carbone des navires. BNP Paribas accompagne D-Ice, une entreprise nantaise qui propose un système de navigation permettant de sécuriser et optimiser les trajets des armateurs et qui contribue à réduire leur consommation de carburant. A travers son dispositif Act for Impact, dédié aux entrepreneurs qui innovent, la Banque soutient la deeptech dans le développement de technologies de pointe en finançant notamment leurs importants efforts de R&D et d’innovation.
« La décarbonation du transport maritime est un chantier complexe soumis à plusieurs contraintes comme la maturité technologique ou encore la disponibilité de certains carburants alternatifs. Elle reste néanmoins nécessaire, stratégique pour assurer une compétitivité durable, et l’industrie est engagée en ce sens. Le secteur financier a un rôle à jouer, en soutien des investissements des armateurs pour passer à l’échelle, mais aussi de tout un écosystème et d’infrastructures clés pour permettre la mise en oeuvre concrète de cette ambition. »



