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SOCLIM : Mieux comprendre le rôle de l’océan Austral sur le climat

  • 28.12.2015

« Sans les océans, la Terre serait environ 18°C plus chaude qu’actuellement », affirme Sabrina Speich, du laboratoire de météorologie dynamique de l’Ecole Normale Supérieure. En absorbant 1/4 de nos émissions en gaz carbonique, les océans nous rendent un fier service. Et parmi eux, il en est un qui se montre particulièrement efficace : l’océan Austral. A lui seul, il absorberait presque la moitié du CO₂ anthropique capté par l’ensemble des océans. Or, cette immense masse d’eau en rotation autour de l’Antarctique demeure le moins connu des océans.

L’objectif du projet SOCLIM, pour Southern Ocean and Climate, est donc de collecter de nombreuses données dans les eaux glaciales de l’océan Austral afin de mieux comprendre et anticiper son rôle dans le changement climatique.

Les péripéties du carbone océanique

L’océan Austral se mérite. Pour l’atteindre, il faut affronter les 40ièmes Rugissants puis les 50ièmes Hurlants. Les vents les plus violents de la planète balayent sans répit cette large et profonde étendue d’eau glaciale. Ces conditions extrêmes expliquent pourquoi cet océan est si longtemps resté ignoré des scientifiques… En tournant autour de l’Antarctique, il connecte tous les océans de la planète et les refroidit. 

C’est ainsi qu’il joue un rôle majeur dans la machinerie climatique terrestre. Au-delà de son effet climatiseur, il permet aussi un important stockage du CO₂ atmosphérique. En effet, partout où les masses d’eau sont moins riches en CO₂ que l’air, un transfert s’opère. Mais pour que ce transfert devienne un véritable stockage, il faut que le CO₂ dissous en surface sombre vers les profondeurs. Or c’est précisément ce qu’il se passe lorsque les eaux froides de l’océan Austral rencontrent les eaux plus chaudes, donc moins denses, des latitudes tempérées : elles plongent vers l’équateur, emportant avec elles le CO₂ pour plusieurs centaines d’années. Ce mécanisme physique n’est pas le seul à permettre un stockage du CO₂ atmosphérique. 


Certains organismes marins, comme le phytoplancton, participent également à séquestrer le carbone, tout simplement en le consommant pour leur croissance. Par le jeu de la chaîne alimentaire, ce carbone se retrouve ensuite dans d’autres organismes, qui finissent par le rejeter sous forme d’excréments ou qui l’emportent à tout jamais lors de leur chute mortelle vers le plancher océanique. 

« Un système particulièrement efficace, mais qui ne semble pas très bien fonctionner dans l’océan Austral », commente Stéphane Blain, du laboratoire d’océanographie microbienne de Banyuls-sur-Mer. 

Une armée de flotteurs

Quelle quantité de CO₂ est réellement séquestrée dans l’océan Austral ? Les changements globaux de température et d’acidité des mers vont-ils modifier les mécanismes de séquestration ? Pour répondre à ces questions essentielles, le projet SOCLIM a trouvé l’astuce : envoyer non pas des navires océanographiques, mais des dizaines de flotteurs indépendants qui descendent jusqu’à 1000 mètres de profondeur, en effectuant toutes sortes de mesures : température, salinité, pression, quantité d’oxygène dissous, quantité de lumière, mais aussi, via des capteurs optiques, quantité de phytoplancton et de carbone particulaire.

« Ces flotteurs vont collecter autant de données que ce qu’on aurait pu faire en vingt ans d’expéditions océanographiques », commente Hervé Claustre, du laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer (LOV), également partenaire du projet. Ils peuvent en effet réaliser jusqu’à 200 plongées dans leur vie et la fréquence de ces immersions se contrôle à distance, grâce à une antenne pour téléphone satellite. Une vingtaine de ces flotteurs sont déjà à l’œuvre, mais il est prévu d’en déployer une quinzaine supplémentaire d’ici 2017.

Alimenter les modèles et sensibiliser

Ce projet s’inscrit dans un effort international pour mieux comprendre l’océan Austral. Prévoir l’évolution de ce puits de carbone dans le contexte des changements globaux permettra d’alimenter plus finement les modèles du climat. Et donc de mieux anticiper notre futur. Mais ce n’est pas tout : « Nous souhaitons aussi à travers ce projet sensibiliser le public à l’environnement marin, au rôle des océans, à leur importance pour l’homme », insiste Stéphane Blain. Un véritable projet éducatif, intitulé Mon océan et moi, accompagne cette étude : des classes peuvent adopter un flotteur, des formations sont proposées aux enseignants et un site dédié permet de partager cette recherche avec le plus grand nombre. 

“ L’océan Austral joue un rôle majeur sur notre climat ! Puisqu’il est si difficile d’y mener des expéditions océanographiques, déployons de nombreux flotteurs profileurs pour obtenir un maximum de mesures sur plusieurs années ”

Stéphane Blain

Laboratoire d’océanographie microbienne de Banyuls sur mer

Crédit Photos : ©Edouard Lemayrie, Stéphane Blain, Julien Boulanger

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