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L’Antarctique, ce révélateur du changement climatique

  • Benoît Hervieu Journaliste Usbek & Rica
  • Paris, France
  • 31.10.2018

A mesure que sa calotte glaciaire diminue à grand pas sur la côte, l’Antarctique gagne aussi de la masse neigeuse dans ses régions centrales. Le bilan de cette perte et de ce gain déterminera la vitesse et l’amplitude de la hausse du niveau des océans mondiaux. Ce phénomène traduit l’impact direct du réchauffement climatique sur ce continent qui rassemble à lui seul 90% des glaces terrestres.

C’est afin de mieux évaluer les répercussions planétaires d’un tel changement que s’engage, pour deux ans, le Projet international d’exploration de la calotte polaire de l’Antarctique de l’Est (EAIIST), soutenu pour sa composante Française, par la Fondation BNP Paribas, l’Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV), l’Agence Nationale de la Recherche, et les investissements d’Avenir. 

Une traversée scientifique inédite du pôle Sud

Le continent Antarctique équivaut en superficie à vingt-huit fois la France. Région la plus froide et la plus sèche du globe, couverte de glace sur 98% de son territoire, elle est aussi la moins polluée et la plus proche dans sa structure de celle du pléistocène, autrement dit l’âge des cycles glaciaires précédant l’holocène ou anthropocène actuel. Cette masse mémorielle de glace, un peu vite nommée Pôle Sud, apparaît a priori moins exposée que le reste du globe aux vicissitudes consécutives au réchauffement climatique. Pour combien de temps ? Contrairement à l’idée reçue, l’Antarctique se métamorphose et pas forcément pour le meilleur. 

© B. Jourdain IPEV/UGA - Crédits : © B. Jourdain IPEV/UGA

S’il continue de concentrer 90% du volume des glaces terrestres sur son territoire, le continent en perd de plus en plus et de plus en plus vite. Depuis 1992, il a vu fondre trois mille milliards de tonnes de glaces, au premier chef dans ses zones côtières de l’Ouest. Le phénomène est synonyme de pression accrue sur la fonte des glaces, avec pour conséquence directe la montée du niveau des mers et ses effets à moyen terme. Pourtant cette fonte pourrait se trouver ralentie par le réchauffement climatique lui-même puisque ce dernier augmente aussi l’humidité de l’air et donc les chutes neigeuses en régions polaires. C’est ainsi qu’en même temps que ses côtes perdent de la masse, les régions centrales de l’Antarctique en gagnent, gain estimé à quelques 272 milliards de tonnes supplémentaires depuis deux-cents ans. La dynamique de ce bilan, gain plus perte, déterminera la vitesse de la montée des océans. Malgré les engagements communs pris lors de la COP21 de limiter le réchauffement planétaire à 2° d’ici à la fin du siècle, ils laissent tout de même à la merci des immersions océaniques plus de 200 millions de personnes et le seuil des 4° triplerait ce nombre. Patrimoine planétaire, à quelle vitesse l’Antarctique va-t-il submerger notre littoral ? 

Répondre à cette question cruciale, c’est le pari de scientifiques engagés dans une exploration inédite du continent. Appelé à débuter le 5 décembre 2019, le Projet international d’exploration de la calotte polaire de l’Antarctique de l’Est (East Antarctic International Ice Sheet Traverse – EAIIST) doit permettre de mieux comprendre, au cœur du territoire polaire, les interactions entre changement climatique et montée du niveau des mers. Quelle est la structure de cette neige antarctique ? Sa densité ? Son degré de réflexivité ? Comment les régions centrales arides participent-ils au bilan de masse de l’Antarctique ? 

mieux comprendre, au cœur du territoire polaire, les interactions entre changement climatique et montée du niveau des mers.

©Goinyk

Un défi autarcique

Couplant études géophysiques, géochimiques, climatiques et météorologiques, le projet EAIIST doit mobiliser sur une durée de deux ans une quarantaine de chercheurs de quatre pays (France, Italie, Australie et Etats-Unis), issus de quinze laboratoires, pour répondre à ces questions. Les 1 600 kilomètres de cette traverse scientifique, d’un budget de trois millions d’euros, nécessiteront dix tonnes de matériel et 67 mètres cubes de fioul. 

« Notre but est d’atteindre les zones centrales les plus arides du continent présentant des structures morphologiques uniques comme les méga-dunes, ou les surfaces vitrées et d’en comprendre la dynamique, le rôle sur le bilan de masse », précise Joël Savarino, directeur de recherche CNRS à l’Institut des géosciences de l’environnement, et coordinateur des opérations avec le soutien logistique de l’Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV). « Ce sont ces différents reliefs neigeux qu’il s’agit d’étudier. Des stations météo automatiques seront implantées sur le parcours, des carottes prélevées et la structure interne du manteaux neigeux révélée dans le but de connaitre la contribution des plateaux arides au bilan de masse de l’Antarctique ».

Notre but est d’atteindre les zones centrales les plus arides du continent présentant des structures morphologiques uniques.
 © M. Frezzotti PNRA - Crédits : © M. Frezzotti PNRA

EAIIST poursuit la longue tradition des raids scientifique et d’exploration d’envergure des anciennes Expéditions Polaires Françaises, dans la continuité des expéditions de nos illustres prédécesseurs E. Shackleton (1914-1917) et Fuchs-Hillary (1955-1958). Malgré la nette amélioration des moyens d’exploration, elle n’en soulève pas moins d’importantes difficultés logistiques, dans un environnement où les températures les plus « hautes » oscillent entre -20° et -40°C. La route reliant la station Concordia aux méga-dunes n’est empruntable qu’au pic de l’été austral et l’approvisionnement logistique ne peut s’effectuer que sur un temps limité. Il faudra donc effectuer toutes les opérations du projet sur une durée incompressible de 50 jours, lequel pourrait compter durant une étape un témoin de choix. 

« Une telle mission présente bien sûr un intérêt scientifique, mais aussi logistique et humain », relève le documentariste Pascal Guérin, habitué aux tournages extrêmes. « Une expédition polaire est inenvisageable sans la logistique fournie par l’IPEV et elle est, à certains égards, encore plus extrême qu’un séjour dans la station spatiale. L’enjeu psychologique est ici capital. » Promis à disposer lui-même sur place d’un matériel limité, le cinéaste se pose la question fondamentale du défi autarcique qu’implique le projet. « Comment vivre dans ces conditions ? ». L’interrogation fait à sa manière écho à celle du devenir planétaire portée par les scientifiques. 

Une telle mission présente un intérêt scientifique, mais aussi logistique et humain.

Périodes géologiques

Le Pléistocène correspond à la première époque du Quaternaire - ère géologique depuis requalifiée en « période » - et ainsi à celle du Paléolithique. L’époque se déroule sur une période comprise entre 2 millions d’années et 10 000 ans avant JC. Elle est notamment marquée par l’apparition de l’homo erectus (l’homme préhistorique qui domestiqua le feu) et les grands cycles glaciaires dans l’hémisphère nord. 

L'Holocène désigne la seconde époque du Quaternaire, en cours actuellement, entamée avec le début du Néolithique et incarnée par l’apparition de l’homo sapiens. Cette même époque s’inaugure dans la fin des cycles glaciaires et un réchauffement progressif de la surface planétaire. 

L'Anthropocène : le terme n’est pas reconnu par toute la communauté scientifique et ne correspond officiellement à aucune période géologique déterminée. Popularisée à partir des années 2000, la notion d’anthropocène doit sa formulation au météorologue et chimiste néerlandais Paul Josef Crutzen (Prix Nobel 1995). Selon lui, l’influence déterminante de l’activité humaine sur le climat, constatée à partir de la première révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle justifie la désignation d’une nouvelle période ainsi nommée. 

Photo Header © B. Jourdain IPEV/UGA

©Lukas Gojda

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