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Ice Memory : la bibliothèque de glace pour les générations futures

  • Camille Saurel Journaliste Usbek & Rica
  • Paris
  • 27.12.2017

Avec le réchauffement climatique, la planète voit fondre l’une des plus précieuses ressources pour comprendre son environnement : la glace. Un projet d’envergure a été imaginé pour préserver cet indicateur indispensable pour les scientifiques de demain.

C’est une course contre la montre, engagée aux quatre coins du monde depuis maintenant deux ans. Face au réchauffement climatique, une équipe de chercheurs menée par Jérôme Chappellaz, glaciologue à l’Institut de Géosciences de l’Environnement de Grenoble et directeur de recherches au CNRS, soutenue par la fondation Université Grenoble Alpes, a entrepris de sauvegarder la mémoire des glaces à travers un programme international baptisé  «Ice Memory». Son but : prélever des échantillons des glaciers en danger en raison du réchauffement climatique pour les transporter dans une « chambre froide » naturelle afin que les générations futures de scientifiques disposent d’une matière première unique pour leurs études. Soutenu par de nombreux mécènes dont la Fondation BNP Paribas, le projet Ice Memory a fait l’objet d’une restitution exclusive en présence de Jérôme Chappellaz, dans l'amphithéâtre de la Fondation BNP Paribas, le 9 novembre dernier.

« C’est un projet atypique, désintéressé - si ce n’est par l’envie de préserver la mémoire de la planète », explique Jérôme Chappellaz. La première étape de cette aventure a commencé sur le massif du Mont-Blanc, à 4 300 mètres d’altitudes, en août 2016. Un an plus tard, la fine équipe a déjà recueilli de nouvelles carottes sur le glacier d’Illimani, en Bolivie, à près de 6 300 mètres d’altitude. 

C’est un projet atypique, désintéressé - si ce n’est par l’envie de préserver la mémoire de la planète

A termes, Ice Memory espère avoir des échantillons issus de 15 à 20 sites partout dans le monde car selon les sites les informations des carottes ne sont pas les mêmes. 

© Sarah Del Ben / Wild Touch / Fondation UGA. - Crédits : © Sarah Del Ben / Wild Touch / Fondation UGA

Conditions extrêmes

Cette extraction n’est pas de tout repos : les carottes prélevées à ce jour mesurent entre 120 et 135 mètres de long et 10 centimètres de diamètre, ce qui représente trois à quatre tonnes de glace. Pour réaliser ce type d’opération de forage particulièrement technique, une quinzaine de chercheurs, pilotée par Patrick Ginot de l’IRD, est embarquée sur des terrains où la météo n’est pas des plus favorables, accompagnée parfois jusqu’à une soixantaine de guides et porteurs. Outre cette équipée, une tonne et demie de matériel est nécessaire à l’extraction des précieuses colonnes de glace, « d’une pureté visuelle incroyable », selon Jérôme Chappellaz. Une partie de ces précieux échantillons sera à terme transférée dans une  « carothèque » mondiale, au sein de la base antarctique Concordia gérée notamment par l’institut polaire IPEV. Le choix d’un tel lieu n’est pas anodin. « La ville d’Edmonton disposait de la plus importante base d’archives glaciaires canadiennes dans ses chambres froides, jusqu’à ce que l’une d’entre elles flanchent, entraînant la perte de 15% des archives ! On a voulu éviter cela en trouvant un lieu naturellement préservé de ce genre d’aléa, d’autant qu’on ne sait pas où en sera la planète dans 20 ans », explique le chercheur. 

Forage de nuit au sommet de l'Illimani - Bolivie- Juin 2017 - Copyright Bruno Jourdain / UGA. - Crédits : Copyright Bruno Jourdain / UGA

Pourquoi se donner tant de peine pour des colonnes de glaces ? Car elles renferment un très grand nombre d'informations : gaz à effet de serre, aérosols naturels, polluants d'origine humaine, bactéries… Et cela se lit « comme un livre d’histoire »,  raconte Jérôme Chappellaz. Le glacier de l’Illimani conserve ainsi dix-huit mille ans d’archives climatiques et environnementales. En Antarctique, où l’on peut forer jusqu’à 4 000 mètres de profondeur, les scientifiques peuvent retrouver jusqu’à huit cent mille ans d’histoire. Sans cette glaciothèque, difficile de mesurer l’impact de l’homme sur le changement climatique… et d’espérer qu’il s’amoindrisse un jour. « On a pourtant très clairement vu la différence entre l’avant et l’après du banissement de l’essence plombée, dans des carottes glaciaires », affirme le scientifique. 

Les générations futures vont développer de nouveaux outils d'analyse, de nouvelles approches, qu'elles pourront appliquer à cette matière première que nous leur sauvegardons.

Le changement climatique n’est qu’une seule facette de ce projet aux multiples dimensions. Ice Memory fait aussi le pari que les futurs scientifiques auront de nouvelles idées et des outils plus performants pour analyser ce patrimoine gelé de l’humanité. 

« C'est une initiative formidable », saluait en 2016 Jean Jouzel, glaciologue de formation et ancien vice-président du GIEC, le groupement international de référence sur l'étude du climat (IPCC) qui avait obtenu le prix Nobel de la paix en 2007. « Les générations futures vont développer de nouveaux outils d'analyse, de nouvelles approches, qu'elles pourront appliquer à cette matière première que nous leur sauvegardons. » 

Jérôme Chappellaz a déjà quelques pistes : « sur le plan bactérien, les carottes renferment des informations précieuses pour l’histoire de la médecine. On pourra peut-être trouver un jour des traces de la peste noire et étudier l’évolution du génome de la bactérie responsable ».  

Jusqu’ici, le projet a coûté en tout et pour tout 2 millions d’euros, de l’organisation des deux opérations à l’extraction, en passant par le salaire des chercheurs et les premières analyses.  « Une somme relativement faible, pour un investissement de cette importance », assure Jérome Chappellaz. « Surtout quand l’on voit les sommes investies par ailleurs pour par exemple construire de nouvelles centrales à charbon en Australie, qui créent deux fois plus d’émissions de CO2 que l’équivalent au gaz ! ». Grâce aux financements additionels attendus de partenaires privés et publics, le programme « Ice Memory » devrait se poursuivre dans le Caucase russe, sur le glacier du mont Elbrouz, à l’été 2018.

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