Les principaux enseignements de l’entretien :
- Le passage à l’échelle supérieure est en cours. La tokenisation se situe à mi-parcours d’une transformation qui devrait s’étendre sur vingt ans. Après une phase d’expérimentation, elle s’oriente désormais vers une refonte de l’architecture des marchés financiers.
- BNP Paribas et les acteurs des infrastructures de marché démontrent la pertinence de cas d’usage concrets. De l’obligation d’EDF ENR aux récentes opérations expérimentales de la DTCC (Depository Trust & Clearing Corporation) menées avec plus de 30 participants, la tokenisation contribue déjà, dans le cadre de transactions réelles, à réduire le risque opérationnel lié au processus de règlement-livraison et à améliorer l’efficacité des processus.
- La réglementation et l’interopérabilité, des leviers essentiels. Le rythme d’adoption dépendra de la clarification des cadres réglementaires aux États-Unis, dans l’Union européenne et en Asie, ainsi que de la capacité à interconnecter des réseaux aujourd’hui fragmentés.
- L’intégration, un enjeu déterminant pour l’avenir. Au-delà de la tokenisation des actifs financiers, l’objectif est de bâtir un marché interconnecté permettant d’optimiser les mécanismes de livraison contre paiement (Delivery versus Payment - DvP), la mobilisation des garanties et les opérations de prêt.
Entretien avec Julien Clausse, Head of AssetFoundry
La tokenisation dépasse désormais le stade de l’expérimentation et pourrait commencer à remodeler l’architecture des marchés financiers. En intégrant les actifs financiers, les liquidités et les services au sein d’infrastructures programmables, elle pourrait contribuer à décloisonner certaines opérations entre les différents acteurs de marché, à transformer les processus de règlement et à ouvrir de nouvelles perspectives d’interaction entre les établissements financiers et leurs clients. Mais quelles conditions faudra-t-il réunir pour passer de cas d’usage prometteurs à un déploiement à grande échelle ?
Julien Clausse, Head of AssetFoundry, l’entité de BNP Paribas CIB dédiée aux actifs numériques et à la tokenisation, partage son analyse de l’état d’avancement de la tokenisation, des applications concrètes qui émergent au sein de BNP Paribas, ainsi que des avancées réglementaires, technologiques et en matière d’interopérabilité susceptibles de façonner la prochaine étape du développement des marchés financiers tokenisés.
Comment la tokenisation transforme-t-elle les infrastructures des marchés financiers ?
La tokenisation ouvre la voie à une architecture opérationnelle fondamentalement nouvelle pour les marchés financiers, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur. Cette architecture peut être appréhendée à travers trois niveaux : les infrastructures blockchain, les jetons représentant les actifs financiers et les services développés sur cette base.
La blockchain constitue un registre partagé qui permet d’enregistrer les transactions de manière sécurisée et immuable par le biais de la cryptographie, tout en prévenant les risques de double dépense. Toutefois, dans le cadre des initiatives actuellement menées par BNP Paribas, la blockchain ne gère que les transactions et la représentation numérique des actifs. À elle seule, elle ne garantit ni l’existence de l’actif réel sous-jacent ni son statut juridique. Des participants de confiance restent donc essentiels pour établir et maintenir le lien entre les jetons et les titres, les liquidités ou les autres actifs qu’ils représentent.
Le changement fondamental tient à la capacité de cette nouvelle architecture opérationnelle à réunir les différents acteurs de la chaîne de valeur financière au sein d’une infrastructure commune. Les participants peuvent ainsi, plutôt que de s’appuyer sur des systèmes et des processus cloisonnés, interagir autour des mêmes actifs tokenisés et développer de nouveaux services à partir de ces derniers.
En quoi cette nouvelle architecture pourrait-elle être transformatrice ?
Deux évolutions sont particulièrement déterminantes.
Premièrement, la tokenisation permet d’interconnecter les acteurs tout au long de la chaîne de valeur, contribuant ainsi à briser les cloisonnements traditionnels et à faire émerger une « économie des jetons » (token economy), dans laquelle différents intervenants peuvent interagir et proposer des services autour des mêmes actifs numériques.
Deuxièmement, différentes classes d’actifs, telles que les liquidités et les titres financiers, pourraient coexister au sein d’une infrastructure commune. Associées à la programmabilité, ces capacités ouvrent la voie à l’automatisation de processus tels que le règlement-livraison contre paiement (DvP), qui consiste à synchroniser le transfert d’un actif avec le paiement correspondant.
Ensemble, ces avancées pourraient contribuer à simplifier certains aspects des infrastructures de marché, aujourd’hui fragmentées, à renforcer l’automatisation et à faire émerger de nouvelles modalités de transaction et de prestation de services financiers.
Où en est-on dans la transition entre expérimentation et adoption institutionnelle ?
La tokenisation s’inscrit dans une transformation générationnelle. On peut envisager cette évolution comme un processus qui se déroulerait sur une vingtaine d’années. Les marchés financiers ont commencé à explorer sérieusement la blockchain autour de 2015, ce qui nous situe aujourd’hui à mi-parcours de cette transformation.
La première décennie a été essentiellement consacrée à la maturation technologique : tester les capacités de la blockchain, mener des projets pilotes et démontrer la viabilité de cas d’usage spécifiques. Nous sommes aujourd’hui à un tournant décisif : après plusieurs années d’expérimentation, les acteurs institutionnels commencent à développer des produits et s’intéressent de plus en plus aux moyens de les déployer à grande échelle.
Contrairement aux marchés financiers traditionnels, le marché de la tokenisation n’en est qu’à ses débuts et son développement ne suivra probablement pas une trajectoire linéaire. Son adoption pourrait s’accélérer rapidement pour certaines catégories d’actifs ou certains cas d’usage, dès lors que les cadres réglementaires, les infrastructures et la demande du marché convergeront. Les cinq prochaines années devraient donc être de plus en plus consacrées au développement du marché. Il s'agira de passer d'expériences isolées à des produits et des infrastructures évolutifs. Une phase de consolidation devrait ensuite accompagner la maturation de l’écosystème.
Comment la tokenisation crée-t-elle de la valeur ?
Au cours des six dernières années, nous avons progressivement développé et éprouvé nos capacités en matière de tokenisation à travers des transactions concrètes et des expérimentations. Ces travaux nous ont permis d’acquérir une expertise dans deux domaines fondamentaux : (1) la connectivité aux réseaux blockchain et la gestion sécurisée des clés cryptographiques ; et (2) la tokenisation d’actifs financiers sur des blockchains privées, à accès restreint, comme sur des blockchains publiques.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets d’applications chez BNP Paribas ?
Notre parcours comprend notamment l’émission, en 2022, d’une obligation pour un projet lié aux énergies renouvelables pour EDF ENR (article en anglais) ; notre participation, en 2024, aux expérimentations de règlement en monnaie de banque centrale des transactions de gros fondées sur la technologie des registres distribués (DLT), menées par l’Eurosystème, notamment dans le cadre de l’émission d’une obligation souveraine numérique par la République de Slovénie ; ainsi que, plus récemment, une expérimentation portant sur une part tokenisée d’un fonds monétaire sur la blockchain publique Ethereum et une opération de tokenisation de dépôts bancaires avec ANT Financial (article en anglais), en 2026.
Nous avons également pu observer cette évolution à l’échelle des infrastructures de marché, notamment à travers les récentes opérations de la DTCC, auxquelles ont participé plus de 30 acteurs, dont BNP Paribas. Ces opérations ont permis de tester différents cas d’usage, de la gestion des garanties au règlement-livraison contre paiement (DvP), sur des réseaux blockchain aussi bien à accès restreint que publics.
Ces initiatives nous aident à identifier les domaines dans lesquels la tokenisation peut générer une valeur ajoutée tangible. Elle offre notamment des perspectives de réduction de certaines formes de risque opérationnel lié au règlement, grâce à des mécanismes tels que le DvP. Elle peut également renforcer l’autonomie des clients avertis en leur permettant d’interagir directement avec des infrastructures reposant sur la blockchain.
La tokenisation pourrait également rendre les nouvelles classes d'actifs ou les transactions de moindre envergure plus abordables financièrement, en permettant une granularité plus fine et en simplifiant les processus. L’opération réalisée pour EDF ENR a ainsi permis d’explorer comment la tokenisation pouvait faciliter le financement de projets de production d’énergies renouvelables de plus petite taille, tout en améliorant la transparence et la traçabilité des informations ESG.
Pour BNP Paribas, l’objectif n’est pas de tokeniser à tout prix. Il s’agit avant tout d’identifier les domaines dans lesquels cette technologie peut sécuriser et optimiser les processus financiers, renforcer la transparence et ouvrir de nouvelles perspectives pour les clients.
Quelles sont les conditions nécessaires pour le développement des marchés tokenisés ?
Les cinq prochaines années seront déterminantes. Les grandes institutions financières devraient selon nous passer progressivement de l’expérimentation à des produits tokenisés plus standardisés, prêts à l’emploi et intégrables dans les processus financiers existants.
La clarification des cadres réglementaires devrait constituer un catalyseur majeur. Par ailleurs, les évolutions réglementaires dans les principaux marchés détermineront en partie la rapidité avec laquelle les institutions financières pourront déployer leurs produits et services tokenisés à grande échelle. La convergence ou, au contraire, la divergence des approches réglementaires aux États-Unis, dans l’Union européenne et en Asie influera ainsi sur le rythme et l’homogénéité de l’adoption à l’échelle mondiale.
L’interopérabilité sera tout aussi déterminante. À ce stade, l’écosystème reste fragmenté entre de multiples réseaux et technologies blockchain. À mesure que le marché gagnera en maturité, une certaine consolidation devrait s’opérer, parallèlement au développement de solutions permettant d’interconnecter différents réseaux, classes d’actifs et infrastructures financières traditionnelles. À mesure que ces fondations se mettront en place, les marchés primaires tokenisés devraient progressivement enregistrer une hausse des volumes d’émission. C’est à ce stade que les bénéfices plus larges de la blockchain pourraient pleinement se concrétiser. En effet, il ne s’agirait plus simplement d’émettre des obligations ou des parts de fonds sous forme numérique, mais de permettre l’utilisation d’actifs tokenisés au sein d’un écosystème financier interconnecté.
Cela pourrait permettre une plus grande efficacité en matière de règlement contre valeur (DvP), de constitution de garanties, ainsi que d'octroi et de souscription de prêts portant sur des actifs tokenisés. À terme, les marchés pourraient ainsi évoluer d’une juxtaposition de produits tokenisés vers un écosystème plus intégré, dans lequel titres financiers, liquidités et services financiers interagiraient au sein d’infrastructures programmables.
Cet article a été traduit de l'anglais: Tokenisation: The shift that could reshape financial markets architecture
